Ochan à Patrick VILAIRE (1941-2026)
Cela doit bien faire trois ans que je n’ai pas vu Patrick. Pas parler pour autant de temps. Les petits riens prenants du quotidien ! La veille de sa mort, je suis prise d’un fou rire. Et le souvenir de cette visite au Centre d’Art en streaming dans mes pensées.
L'obsession du pouvoir Baron Lacroix L'obsession de l'enfermement
Patrick Vilaire entre dans l’open space. Il est accompagné d’un ami cher, un coopérant de l’époque de la création du GRET Haïti. Ils explorent les containers des collections archivistiques et d’arts visuels. Patrick ne tarit pas d’éloge sur la nouvelle équipe qui, et il est l’un des seuls à l'avoir reconnu, accomplissait « un travail fondamental pour la conservation et la transmission du patrimoine artistique du pays. Se pa blag sa nap regle bò isit la ! ».
Il nous connaissait tous, par nos prénoms, nos fonctions et les sourires qu’il parvenait à se faire offrir. Ti Tonton Franklyn, Mademoiselle-Collection-École-du-Louvre Clémence, Mâdâme La directrice Louise, l’homme important Alex (il était comptable), le pilote Samuel, Le père de la Nation Pétion, La petite dynamique-qui-fait-les-photos-plop-plop Wendy, la sérieuse Marcia et « l’élégante dame Capoise dont le nom dit toute la beauté » Love-Mary. Il savait être poète ! Moi, je ne me souviens plus quel était mon surnom. Ce dont je me souviens, c’est de mon effronterie ce jour-là.
Le coopérant m’explique Haïti, bien qu’il y soit de passage après des décennies. Je lui explique à mon tour qu’un pays et une nation changent en plusieurs décennies, d’autant plus quand le dernier passage se situe autour de la chute du mur de Berlin. Patrick se tourne vers moi et lève discrètement les sourcils en guise de « laisse couler ». Ensuite, l’homme énumère les solutions qui pourraient sauver le pays si seulement les Haïtiens savaient écouter. Je suggère qu’il serait peut-être temps d’arrêter de parler aux Haïtiens mais avec eux et éventuellement de les écouter plutôt que les infantiliser. Patrick cligne des yeux avec insistance.
Atteignant le pic du discours lambda d’un coopérant boomer lambda, à mi-chemin entre l’intention de charité chrétienne et les certitudes du racisme ordinaire, l’homme de conclure :
« Il faut aussi que les Haïtiens arrêtent de marcher pieds nus, ça donne des maladies.
— Pardon ?
La moutarde me monte au nez. Patrick se laisse tomber dans sa chaise.
— Je vous assure, les gens marchent pieds nus et puis après ils choppent des vers.
— Et ils se promènent avec une plume dans le cul aussi ?
Alors que je marmonne cette sortie malhabile, Patrick, toujours assis, semble pourtant s’élancer vers mes paroles, comme pour les mettre à la poubelle avant qu’elles n’atteignent son ami.
— Je crains d’avoir mal entendu. Je suis un peu dur de la feuille comme dirait mes petits-enfants.
Patrick est rassuré. Je reprends avec un peu plus d’aplomb.
— J’ai dit et ils se promènent avec une plume dans le cul aussi ?
Patrick s’enfonce dans sa chaise, laisse échapper un rictus et se prend la tête dans les mains. Ensuite, il se précipite sur son vieil ami et l’invite dans la cour pour apprécier l’atelier de poterie qu’il venait de construire pour les artistes céramistes et leurs élèves.
Épée d'académicien de Dany LAFFERIÈRE
La visite achevée, son ami salué, Patrick revient dans les bureaux. Il tire une chaise en face de moi et plonge ses yeux sévères dans mon regard intrépide : « Chère demoiselle, vous apprendrez à vous taire ! Se pa tout bagay yon moun ka di. »
Puis il explose de rire et je le suis. Dès lors, il m’approchait ainsi « Mademoiselle, je viens vous voir vous parce que vous parlez franc. Vous êtes honnête, j’aime ça ! Vous n’allez pas me passer dans le tintin. Bon, plus sérieusement, tu es efficace et tu sais que je suis un homme très occupé ! Voici la situation, j’ai besoin de toi pour… »
Un homme très occupé, il l’était. Lorsqu’il ne pensait pas à la sculpture, il griffonnait dans ses cahiers des esquisses, des mesures et des calculs pour définir le degré d’inclinaison des canalisations du projet d’assainissement du moment. Patrick ne compartimentait pas. Il n’y avait pas ses œuvres d’art pour les galeries puis ses ouvrages d’ingénierie civile pour les bidonvilles. Il travaillait les deux types de créations dans un seul et même mouvement de crayon, avec la même intention : « Je ne suis pas un artiste solitaire. La force de mon travail est dans son aspect participatif. Je suis un créateur parce que j’entre dans la vie des autres, parce que je comprends leurs mécanismes de vie, parce que je participe à leurs douleurs. Pour moi, le rapport à l’autre, dans ma création, est fondamental. »
Patrick a exposé au Musée d’art haïtien de Port-au-Prince, à la Bibliothèque de New York, au siège de l’OEA à Washington, aux Docks de la Joliette à Marseille, au musée Georges Pompidou et à la Fondation Cartier à Paris. Ses œuvres ont parcouru le Japon, Cuba, le Danemark, la Guyana, le Sénégal, l’Espagne, le Brésil, la Finlande, etc. Lui ne retenait que le visage des enfants en route vers l’eau devant sa mosaïque à Jalousie et la lumière rose, bleu, jaune sur les joues des fidèles, filtrée par ses vitraux de l’Église de Furcy.

Il y a trois ans déjà, il sentait la fin approcher. Il avait une impérieuse envie de faire le ménage, de tout mettre en ordre pour ses enfants dont il était très fier. Une dernière œuvre ! Celle qui dira tout ce qu'il y a à dire sur ce monde ! « Tiens, scanne mes dessins techniques et garde-les précieusement, ce n’est pas tous les jours qu’on a le privilège de fabriquer la goutte de vie. Se pa blag ! »

Après la levée du deuxième confinement en France, le Centre d’Art rouvre ses portes en Haïti. Patrick est le premier artiste à revenir aux bureaux. « Tu n’as pas d’armoise ? Mais comment as-tu-pu traverser toute cette période de Covid sans ? Zansèt ou yo fó, wi ! Yo pa jwè ! Je vais t’en apporter. En prévention ». Le lendemain il revient avec un énorme bouquet du feuillu. « Tiens, tu en boiras une tasse chaque jour. Le goût n’est pas bon, tu te pinceras le nez ! Comment tu as pu survivre à cette chose-là ? Toi qui prends toujours les rues pour régler toutes les affaires du pays ? Cette demoiselle a des milliards d’affaires sur le feu ! »
La seule affaire que je regrette de ne pas avoir réglé, c’est sa dernière exposition, Patrick Vilaire : Rétrospective. Partie remise ? À l'époque, la guerre des gangs était à son paroxysme. Sa tête commençait à partir et je commençais à partir dans la mienne. Puis j’ai quitté Haïti et lui vient de nous quitter. Bon travèse !

Judith MICHEL




Tres beau temoignage Judith. Dans ton texte je retrouve cet artiste touche a tout et de franc parler qui faisait des merveilles de ses mains et de son imagination. Je t'en remercie